Primaire : les catholiques avanceront-ils au milieu du Mordor ?

Voter suppose de choisir entre des candidats dont aucun ne représente le tout ni l’intégrité du bien. Sans résignation, mais avec une certaine dose de courage et d’héroïsme. Comme un hobbit qui traverse le pays du mal, le Mordor... Explications avec le philosophe Fabrice Hadjadj.


 

Faut-il se résigner au « moindre mal » dans le domaine politique ?

Le vieil adage romain dit : « Entre deux maux, il faut choisir le moindre. » Cependant il est toujours mauvais de choisir le mal moral comme tel, si petit soit-il. Ce qui est permis, c’est de tolérer le moindre mal venant d’un autre, et notamment, dans le cadre qui nous intéresse, lorsque notre choix se restreint à un petit nombre de candidats cooptés par un jeu de partis dont aucun ne représente le tout ni l’intégrité du bien. Cependant, il ne s’agit pas de résignation, mais d’engagement courageux, historique, dramatique (tracer un chemin au milieu du Mordor).

Certains catholiques pourraient rêver de voir le pape au pouvoir : c’est là que serait la résignation, dans cette confusion du spirituel et du temporel, qui est sans doute pire que leur séparation complète, car elle consiste en un refus du domaine politique dans son autonomie relative, et, plus grave encore, dans un mimétisme avec la théocratie islamique. D’autres pourraient au contraire se dire que nous pouvons nous en moquer, que l’État n’est pas le Royaume, et qu’il faut le laisser en proie au monde et au démon jusqu’au Jugement dernier : là encore, ce serait se résigner, et ne pas être assez fort pour discerner et inventer des voies difficiles, sinueuses, périlleuses mêmes, mais nécessaires, entre le Ciel et notre terre.

Comment incarner les principes abstraits de la doctrine sociale dans le concert d’un vote ?

Certains pourraient se croire très catholiques et ne sont en réalité que des idéologues ou des utopistes : ils brandissent les principes de la doctrine sociale de l’Église, suivent des formations à ce sujet, jugent depuis leurs résumés de cours la gabegie du monde contemporain, mais ne passent jamais à l’action. Comme dirait Péguy, ils ont les mains pures, parce qu’ils n’ont pas de mains ; et leur idéal, en dernier lieu, les rend conformistes, du fait de cette séparation entre leurs belles abstractions et la réalité concrète. Le pire cadeau qu’on pourrait leur faire, ce serait de leur accorder le pouvoir qu’ils croient espérer : ils seraient bien embêtés d’avoir à gouverner pour de bon, et ils risqueraient fort, à vouloir appliquer les principes abstraits tel quel, d’être des bureaucrates voire des totalitaires de la pire espèce.

Cela nous amène à deux observations : la première, c’est que l’action exige un passage de la vérité dans l’ordre spéculatif à la vérité dans l’ordre pratique, de l’abstrait au concret, de l’universel au particulier, et que ce passage est opéré par la prudence, à travers laquelle les principes sont adaptés à des situations historiques données. Exemple, il ne faut pas mentir ; mais qu’en est-il sous l’Occupation nazie, si l’on cache des enfants juifs ? Pour aller un peu plus loin, au point de vue chrétien, il faut encore admettre que ce donné historique, si terrible soit-il, relève aussi de la parole de Dieu : l’Éternel nous un placé dans un temps singulier, et c’est dans ce temps-là, avec ses ombres et ses lumières, avec ses bras cassés et ses types louches, que nous avons notre mission de passer en faisant le bien.

Seconde observation : ce petit jeu de la critique passive est précisément celui de la société du spectacle. Cette société fait un spectacle de sa propre critique : son guignol ne cesse de se moquer des politiciens, mais ce guignol fait partie du système, en causant la paralysie de l’action véritable. Je dirais même que cette manière de dénigrer au nom d’une pureté idéale est un héritage de la Terreur révolutionnaire : notre malin plaisir est de mettre des hommes au pouvoir puis de les accuser, de dire qu’ils ne sont pas à la hauteur, pour voir enfin leur tête tomber… et qu’importe le vrai bien commun.

En quoi la recherche du bien commun doit-elle se traduire dans une communauté historique précise ?

Le bien commun n’est pas que le bien de la communauté présente. Car cette communauté est fille de celle qui l’a précédée, et mère de celle qui la suivra. Il faut donc considérer le bien commun dans sa dimension profondément historique, et non comme le résultat d’un algorithme intemporel ou instantané. Si l’on est vraiment démocratique, on ne peut pas ne pas accueillir une tradition. Il faut plutôt reconnaître que le « peuple » est constitué d’héritiers qui ont un devoir d’honneur et de gratitude à l’égard de ceux sans qui ils ne seraient pas là, et ne prendraient même pas conscience d’eux-mêmes en parlant la langue française – fût-ce pour déclarer qu’ils sont des « individus » et qu’ils n’en ont rien à faire de la France.

Chesterton insistait sur cette « démocratie des morts [pour nous] » : « La démocratie nous dit de ne pas négliger l’opinion d’un brave homme, même s’il est notre valet de chambre ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un brave homme, même s’il est notre père. En tous les cas, je ne puis, quant à moi, séparer les deux idées de démocratie et de tradition ; il me semble évident que ce n’est là qu’une seule et même idée. Nous voulons avoir les morts dans nos conseils. » Si un homme politique ne nous parle que de sécurité, de croissance et de compétitivité économique, il peut se présenter aussi bien en Colombie ou au Qatar. La question se pose de savoir en quoi il peut être un bon représentant des Français en tant que Français, se distinguant donc des Américains ou des Saoudiens.

Je ne parle pas des « Français de souche », mais des Français par culture. La France est en effet une terre d’accueil ; mais les descendants d’immigrés, dont je fais partie, ont un devoir de reconnaissance à l’égard de son hospitalité ; s’ils se parlent une langue issue de Molière et de Bossuet, ils ont à tâche de cultiver cette langue avec amour. Certes, l’histoire de leur mère adoptive laisse à désirer sur certains points, elle n’en demeure pas moins leur mère… J’ajouterai encore ceci : ce qui nous pousse à nous engager pour le bien commun, c’est un sentiment d’appartenance, et la conviction de poursuivre un grand récit historique, pour ne pas dire national.

Il en va ainsi pour les héros du Seigneur des Anneaux : ce qui les fait continuer alors même que l’empire des ténèbres semble triompher, c’est qu’ils prolongent une aventure qui s’est chantée dans les temps jadis et que l’on pourra chanter, avec un chapitre nouveau, dans les temps à venir. Sans ce rapport charnel et épique à un pays, on devient des gestionnaires : le bien commun se désincarne, se change en chiffre d’affaires, en performance technologique, et n’intéresse plus des hommes, mais des experts…

Quelle est la force du vote des catholiques quand il est dispersé ?

C’est un des grands problèmes depuis ce qu’on appelle le « ralliement ». Les catholiques se présentent en ordre très dispersé, si bien que, quand même ils seraient nombreux en tant que catholiques, ils sont, en tant que citoyens, moins influents que des lobbies très minoritaires. Je connais en Italie des mouvements – comme Communion et Libération – qui donnent des consignes de votes à leurs membres. De ce fait, les politiques italiens sont obligés de les considérer, et même d’essayer de leur plaire, notamment lors du grand Meeting de Rimini que ce mouvement organise en été et qui attire près de 800 000 visiteurs.

Mais cette idée de donner des consignes politiques apparaît presque comme un scandale en France, non seulement parce qu’elle semble détruire la distinction entre le spirituel et le temporel, mais aussi parce que notre condition est celle de la séparation de l’Église et de l’État, et d’un laïcisme tel que la mention de sa foi est quasi interdite dans l’espace public. Il faut noter que le critère du choix électoral, pour Communion et Libération, est la Libertas Ecclesiæ : quel est l’homme politique, qu’il soit de droite ou de gauche, qui laisse le plus de place à l’Église, pour qu’elle exerce, de manière indépendante, son ministère de miséricorde et d’évangélisation ?

Il faut toutefois noter que la situation historique sans précédent dans laquelle nous nous trouvons, à savoir face à l’islamisme et au transhumanisme, mais aussi devant la possibilité d’une destruction totale de la biosphère par l’industrie technolibérale, cette situation fait bouger les anciennes lignes et permet aux catholiques de dépasser le clivage « cathos de gauche »/« droite du Père », et même de trouver des alliés dans les ennemis d’hier : les humanistes d’hier seront de plus en plus obligés de voir dans l’Église celle qui défend l’humain dans son donné naturel et culturel.

Quel est le critère principal qui doit déterminer le choix du candidat ? Cette Libertas Ecclesiæ dont vous parliez, ou les fameux points non négociables ?

Par définition, on ne négocie pas sur ce qui est non négociable. Mais, dans ce cas, la seule issue serait-elle l’abstention ? Après les primaires, qui proposent encore un peu de diversité, enfin après le second tour, qui nous réduira à une vision binaire, lequel des candidats sera pleinement représentatif de mes aspirations à une politique sensible à Caritas in veritate et à Laudato si’ ? Je l’ai dit, cependant : nous n’en sommes plus à un petit jeu droite/gauche, ni à un questionnement sur le pacte républicain ; tout cela semble à mes yeux appartenir à un monde presque aussi lointain que celui des dinosaures. Justement parce qu’il y va aujourd’hui d’une possible extinction de l’humain, par destruction ou par mutation, par écrasement fondamentaliste ou par « augmentation » technocapitaliste (les deux étant d’ailleurs liés par le pétrole).

Pour l’heure, la classe politique semble encore enfermée dans des combats d’arrière-garde, surtout celle qui est obsédée par les enjeux de l’Innovation (rien n’est plus ringard que l’obsession de l’innovation, à l’heure où il s’agit simplement de donner encore à chacun de pouvoir vivre en hommes et en femmes capable de cultiver la terre et de transmettre une aventure éternelle à leurs enfants). Pour conclure, il ne faut pas oublier que c’est une maladie française que de croire que tout doit descendre d’un pouvoir centralisateur. Plus qu’aucun autre, un catholique doit savoir que la providence ne vient pas d’abord de l’État, et que l’élection du président au suffrage universel tend à n’être qu’une parodie sans cesse rejouée d’une monarchie où l’on désigne un roi pour le décapiter ensuite. Ce spectacle ne saurait nous hypnotiser.

Le principe de subsidiarité nous enseigne que la politique commence au niveau local, à partir de la famille, du voisinage, avec des initiatives qui rayonnent de proche en proche, avec une reconquête de la rue et de l’entreprise, avec un réinvestissement dans l’éducation et dans la culture (je ne parle pas que de l’artistique, mais aussi de l’agricole), avec aussi une prière et une évangélisation qui seules peuvent rouvrir l’horizon d’une espérance assez souveraine pour relancer l’aventure humaine et nationale. Nous ne manquons pas de moyens, mais nous avons la fâcheuse tendance à attendre des moyens qui ne sont pas les nôtres. Quels étaient les moyens de la Sagesse incarnée ? Des moyens pauvres, mais pour cela, plus directs, plus charnels, plus dociles à la force de l’Esprit. Il ne tient qu’à nous de nous mettre en marche, avec ce qui nous est donné de vivre.


Samuel Pruvot, revue Famille Chrétienne (17/11/2016)





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